LA CHUTE DE MICHEL RIGOT _ CHAPITRE 2
26 nov
Le lendemain, j’ai passé la journée seul dans la maison. J’ai cherché de quoi manger dans les placards. Rien que des trucs à 0%, des trucs de régime, des trucs qu’Alice achète pour ne pas devenir plus grosse que ses copines. J’avais envie de moules. J’ai essayé de l’appeler pour la trentième fois sur son portable mais elle n’a jamais répondu. Elle m’en voulait. Pas de le lui avoir caché mais de ne plus avoir d’emploi. Vers 19h, j’ai décidé d’aller manger des moules dehors, tout seul. Pourtant, j’ai toujours eu horreur d’aller manger tout seul. Même juste de grignoter un sandwich vite fait dans la rue. Ca sent trop la solitude. J’ai mis un costume. Arrivé dans la voiture, je me suis rendu compte que le seul restaurant de moules que je connais était à Honfleur. C’est toujours Alice qui choisit les restaurants pour nous deux. Et c’est presque toujours dans le quartier latin. J’ai laissé un message sur son répondeur. « Je ne rentrerais pas ce soir. Je vais manger des moules tout seul. J’aimerais qu’on parle demain, j’espère que tu seras là ». Quelques heures plus tard, étendu sur le lit dur d’une chambre d’hôtel de Honfleur, j’ai rêvé d’Alice qui m’attendait à la maison avec des litres de bières au frais.
Je suis rentré vers 15h. C’est là que tout a basculé.
C’était vide. Ses dizaines de robes, ses tailleurs, ses chaussures, n’étaient plus là. Pour n’importe qui d’autre, l’appartement aurait juste semblé un peu différent, mais pour moi, c’était la catastrophe. Il n’y avait plus rien d’elle, donc il n’y avait plus rien. Mis à part mon travail minable, il n’y avait qu’Alice qui me donnait le sourire, me faisait tenir le coup. A présent je n’avais plus rien à quoi m’accrocher. J’ai trouvé son mot dans le frigo, vide également.« T’es un loser ». Ces mots ne lui ressemblaient pas. Elle était toujours polie, un peu nerveuse mais polie. Elle aurait pu au moins romancer un peu. Me ménager. Mais elle voulait me tuer. Me faire payer quelque chose qui n’était pas de mon ressort. Me faire payer de ne pas avoir suivi son plan de vie jusqu’au bout. De ne pas avoir assuré. Je me suis assis et j’ai pleuré. Tout seul sur le canapé du salon. Tout seul devant le magnétoscope que je regardais parce qu’elle avait emmené la télé. Puis j’ai pris une feuille et fait la liste de ce qu’elle avait emporté. Pour me souvenir : ses vêtements, sauf le manteau bleu pastel que je lui avait offert deux ans auparavant, une grossière erreur bien maladroite de ma part, elle avait dit « du bleu pastel, quelle drôle d’idée », le vase chinois du salon, la radio de la salle de bains, la télé, quelques disques. Je ne sais pas où elle est partie. J’ai retrouvé son téléphone portable dans la boîte aux lettres. Elle avait vidé tous les numéros de son répertoire. Je n’ai jamais appelé ses parents. S’ils avaient voulu m’aider, ils l’auraient fait d’eux-mêmes. J’étais seul.
Dans les jours suivants, j’ai eu un regain étrange de courage, cette impression bizarre et obsolète qu’on recommence une nouvelle vie, que tout ça est une seconde chance, une occasion de se racheter, de ne pas refaire les mêmes erreurs. Une illusion stupide. Je suis allé aux Assedic, à l’ANPE. Ils m’ont dit que je toucherais mon chômage pendant 23 mois au maximum. Deux ans de vacances. J’en connais une à qui ça aurait fait fermer son clapet. Ils m’ont expliqué comment retrouver du travail, comment me comporter pendant un entretien. Je leur ai dit que j’avais 35 ans et je pouvais me débrouiller tout seul. Une femme a répondu que c’était la procédure. J’ai demandé si c’était la procédure que ma femme me quitte. Elle n’a rien dit.
J’ai passé les trois mois suivants à devenir à moitié fou. Je me ressaisissais, puis retombais. Je me faisais livrer des plats, des pizzas, du couscous, du japonais, j’ai tout essayé. J’ai racheté une télé. Je traînais dans l’appartement, pleurais, passais des journées en caleçons. Je ne me reconnaissais pas. Personne ne m’aurais reconnu d’ailleurs. Par moment, j’avais comme des révélations, des moments d’espoir intense, la sensation que le mal s’était dissipé. Je rêvais que je travaillais, comme tout le monde, qu’Alice me poussait à demander une augmentation. Des choses bêtes. Et tous les matins, en me réveillant, je redécouvrais ma situation. J’ai religieusement rangé mes costumes dans la penderie. Maintenant que les vêtements d’Alice n’étaient plus là, je réaménageais le placard tous les deux jours, parce que je m’ennuyais. Pourtant, je n’avais pas grand chose à ranger mais je rangeais quand même. Je nettoyais l’appartement de fond en comble puis passais les deux jours suivants à tout saccager. Je tournais en rond dans ma tête. Ma mère appelait beaucoup au début, pour être sûre que je ne me laissais pas trop aller. Elle me harcelait. Mais c’était la seule personne avec qui je parlais donc je restais correct.
La télé est devenue ma meilleure amie, je m’endormais à 4 h du matin devant les émissions animalières pour les gens comme moi. Ceux qui n’ont plus de raison d’aller se coucher, ni de se lever le matin. Je repensais à mes anciens amis, je les imaginais en train de faire la fête, de rire, je voyais de grandes tablées où tout le monde se connaissait et était bien. C’est quelque chose que j’ai commencé à faire bien avant de me retrouver seul au monde, d’embellir la vie des autres. Par exemple, je n’osais jamais téléphoner aux gens parce que je me disais que je les dérangerais à tous les coups, qu’ils devaient être très occupés. Ca ne me serait jamais venu à l’esprit de me dire qu’ils pouvaient être tout simplement devant la télé à ne rien faire, comme moi. Ou si Alice allait déjeuner dans un restaurant avec ses copines, il me paraissait évident que tous les hommes n’avaient d’yeux que pour elle, qu’ils étaient tous très beaux et très riches et lui plaisaient énormément.
Mon cerveau n’admet pas la réalité. Il considère que je suis la seule personne au monde à vivre une vie banale. Je n’ai jamais vu les choses avec discernement. Mais là, ça dépassait toutes proportions, je déraillais. Alice avait voulu s’inscrire dans un club de sport une fois. Dès qu’elle m’en a parlé, je la voyais dans les petites cabines de douche enlacée avec un homme jeune et musclé. Des fantasmes de midinettes. J’ai réussi par je ne sais quel stratège à lui enlever cette idée de la tête, j’en aurais trop souffert. C’était purement égoïste de ma part. Si j’avais pu, je l’aurais enfermée chez nous, mais je n’ai jamais su lui tenir tête. Si elle voulait voir ses amies, aller en boîte ou au restau sans moi, je ne disais rien, je souriais. Je la regardais choisir sa robe, se maquiller. Si seulement je pouvais l’oublier, elle et ses sourires, ses plats allégés, ses sacs rouges. Si seulement je pouvais revenir en arrière, être moins austère, moins sérieux. Je savais qu’elle vivait avec moi parce qu’elle était sûre que j’avais un emploi stable, un poste élevé où les gens m’obéissaient, qu’une bonne somme d’argent rentrait tous les mois, qu’elle pouvait s’acheter ce qu’elle voulait. J’avais Alice parce que j’avais ce boulot. C’est tout. Si un électricien ou un jardinier l’avait prise en stop à ma place ce jour-là, elle ne l’aurais pas rappelé. Peut-être même qu’elle attendait que la voiture qui s’arrête devant elle soit assez bien pur daigner y entrer. Dans ma folie, je commençais à échafauder des plans et des idées sordides, la pister, engager un détective privé, la retrouver coûte que coûte, trouver de l’argent, lui acheter une belle maisons. Je n’avais pas d’argent de côté. Rien. Ma banquière a toujours vu d’un mauvais œil que je laisse mon amie gérer mon argent : « Avec votre salaire et vos avantages, il serait vraiment temps pour vous de penser à acheter ou à placer votre argent, c’est le minimum, Mr Rigot ».
Non seulement je ne plaçais rien, mais j’avais vidé tous mes comptes pour Alice, pour lui payer des voyages, des thalassos où elle allait avec des amies, des vêtements, une voiture. Je me sentais bête, en plus d’avoir été abandonné, j’avais été dépouillé, aveuglé par la beauté d’une femme, cherchant désespérément à la conserver près de moi. Le soir, elle prenait des bains sans fin qui venaient s’additionner à ceux du matin. Elle venait au lit tard, m’embrassait sur le front et se tournait. Si j’avais envie d’elle, il fallait que je lui demande si ça ne l’a dérangeait pas. Elle ne prenait aucune initiative sexuelle mais semblant jouir assez rapidement. Elle criait comme une perdue et elle savait que ça me faisait éjaculer. Mais comme j’étais heureux de la faire jouir, je me fichais de ces rapports écourtés. Aujourd’hui je sais que les cris avaient pour seul but de terminer au plus vite, elle ne me désirait pas. Au début, elle faisait quand même quelques efforts, mais au fil du temps, c’était de pire en pire. Mon envie d’elle ne baissait pas, mais elles n’étaient soulagées que par des fantasmes et la masturbation. A présent, seul chez moi, je n’ai plus aucune envie, plus aucune pulsion. Rien. N’importe quel autre homme que moi l’aurait quitté, lui aurait dit de partir ou de faire un effort. Aurait craqué pour une autre, plus douce. Mais pas moi. J’ai tenu à elle comme à rien et personne d’autre dans ma vie. En trois mois, j’étais devenu tout sauf un être humain. Puis un soir, après avoir avalé deux pizzas et six canettes de bière, j’ai été malade comme un chien. A vomir toutes les demi heures avec la gorge qui brûle. A 4h du matin, alors que ça se calmait enfin, je me suis regardé longuement dans le miroir de la salle de bains. J’ai observé ma barbe naissante, mes yeux vitreux, un visage horrible. J’ai décidé de me réveiller, de sortir du cauchemar que j’étais en train de créer et duquel je ne pourrais bientôt plus sortir.


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