J’ai roulé jusqu’à Honfleur. Je suis resté dans ma chambre d’hôtel jusqu’au soir où je suis allé manger des moules, dans le même restaurant et à la même table que le soir où Alice a profité de mon absence pour partir. J’étais triste. Tellement triste. Si au moins j’avais un numéro de téléphone où prendre de ses nouvelles, entendre le son de sa voix. Au moins ça. Mais je n’ai rien. Je ne pouvais pas appeler ses parents. Ils savaient sûrement pourquoi elle m’avait quitté et me diraient quelque chose comme, « C’est la vie mon vieux. Alice ne souhaite pas vous revoir, laissez la donc tranquille ». Et je serais de nouveau ridicule. C’était fini le ridicule. Je me voyais, assis devant mes moules, les doigts huileux. Horrible spectacle. De retour dans ma chambre, j’ai écrit à Céline après avoir déchiré l’en-tête du papier de l’hôtel. En plus, je devenais paranoïaque.
« Chère Céline,
Combien de temps penses tu que les gens peuvent vivre avec la peine au ventre ? Je ne sais plus où j’en suis. Il y une autre chose sur laquelle je t’ai menti. Peut-être as tu compris la supercherie toi-même. Je ne travaille pas à Aniland. Je ne travaille nulle part. On ne voulait plus de moi. Je sombre Céline, je deviens fou. Je devrais me ressaisir, chercher vraiment un boulot, me faire des amis. Redevenir humain. Je ne sers plus à rien. Je nourris mon chat. C’est tout. Je ne sais pas où trouver suffisamment de courage pour revenir à la vie, être comme les autres, rire. Je regarde trop la télé, tout se qui passe, Julien Courbet, Jean-Pierre Pernot, Star Academy, PopStars, Mireille Dumas, Jean-Luc Delarue. Je ne m’entends plus parler. Peux tu imaginer de passer des journées entières sans parler à personne, sans prononcer un seul mot. Et quand tu as un moment de panique, tu ne peux téléphoner à personne parce que tu n’as personne. Moi, Céline, je n’ai que toi. Et mon chat gris, comme moi ».
J’ai regardé la télé toute la nuit. Vers 5h du matin, je suis sorti m’asseoir, regarder la mer, sentir le calme dehors, me souvenir ce que c’est d’être bien, de ne penser à rien. J’enviais les hommes qui, déjà, commençais à travailler, avec leurs bottes et leur bleu de travail. Je voulais être eux, être Charles, être ma mère, Céline ou mon chat. Etre dans la peau de quelqu’un d’autre, même juste quelques secondes. Oublier ce qui m’avait amené ici. Encore une fois, je m’imaginais que tous les autres avaient une vie simple et sans accro. Il ne me serait pas venu à l’esprit que ma mère soit inquiète, que le fils de ce marin ai une pneumonie et soit allongé sur un lit d’hôpital, que Céline soit complexée par des problèmes de poids. Non. Tout le monde allait bien sauf moi. Il fallait que je me bouge. C’était vital. J’ai payé l’hôtel, prit la voiture et ai roulé en direction de Paris en écoutant Chérie FM. En rentrant, j’ai pris une douche, ai mis un costume et suis parti à l’ANPE, celle des gens normaux. J’ai regardé les annonces pour des emplois en grande surface. Ils cherchaient des magasiniers. Voilà quelque chose que je pouvais faire et qui m’éviterait de réfléchir. Il y avait un numéro de téléphone, j’ai appelé.
« Bonjour Madame, je vous appelle concernant l’annonce pour un magasinier »
« Oui Monsieur. Puis je vous demander où vous avez vu l’annonce ? »
« A l’ANPE »
« Très bien. Quelles qualifications avez vous ? »
« En fait, j’étais Responsable Logistique il y a encore six mois de ça »
« Responsable Logistique ! Mais Monsieur ! Avez vous regardé le salaire de cette annonce. Il est question ici de porter des cartons et de mettre des produits en rayon, je ne vois pas très bien pourquoi vous souhaitez postuler pour ce poste ! »
« Parce que j’en ai besoin. Ecoutez Madame, le salaire, c’est mon problème n’est ce pas ? Pouvons nous nous rencontrer ? »
« Bien entendu, mais je ne saisis toujours pas. Passez donc dans la journée si vous avez le temps »
J’y suis allé dans l’après-midi après mon déjeuner à la cafete. Charles n’était pas là, je me suis assis à côté de Fatou. Comme d’habitude, on m’a accueilli poliment mais sans grande enthousiasme. J’écoutais Marthe expliquer que Charles avait pris une palette sur les pieds, qu’il ne viendrait pas pendant plusieurs jours, peut-être même plusieurs semaines. Que de toutes façons, ils l’avaient bien cherché dans cette boîte, que les consignes de sécurité n’étaient pas respectées, qu’ils n’étaient encore pas augmentés cette année. Bientôt, je serais magasinier, comme Charles, j’aurais des collègues avec qui je plaisanterais, je serais bien. L’espoir m’envahissait, une envie irrépressible de sourire. J’aurais voulu leur expliquer que je passais un entretien dans l’après-midi pour redevenir quelqu’un, une personne normale. Leur dire que depuis tous ces mois, je régressais, je ne savais plus qui j’étais. On a fini le déjeuner sur un air de révolution sociale. Personne à cette table n’était satisfait de sa situation. Et moi, bêtement, je continuais à les envier.
La femme m’a accueillit avec un regard amusé. Autant au déjeuner, personne n’avait semblé étonné de me voir arriver en costume, autant elle, ça l’a faisait sourire.
« Avez vous la moindre idée de ce que ce travail requiert comme qualité ? »
« Je suppose une bonne condition physique, de la logique. Madame, je suis motivé, j’ai envie de faire ce boulot, je en peux pas vous expliquer pourquoi mais j’en ai vraiment envie »
« Mettez vous un peu à ma place Monsieur, vous n’avez en aucun cas le profil de la personne que nous recherchons. Et c’est la troisième personne que l’on recrute pour ce poste, il faut que l’on trouve quelqu’un de sûr qui ne nous quittera pas au bout de quelques semaines »
« Je suis sérieux. Je ne sais pas quoi vous dire d’autre »
« Ce poste est payé le SMIC, savez vous à combien il s’élève ? »
« A peu près… »
« Il est de 6.83 Euros de l’heure »
« Très bien »
« Bon, je vais présenter votre dossier et nous prendrons une décision dans la semaine. Vous serez contacté par courrier ou par téléphone. Aurevoir Mr Rigot »
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